Rencontre avec un ojiisan
On dit parfois que lorsque l’on vit à l’étranger, les choses les plus simples peuvent vite se transformer en petites aventures. J’en ai eu, encore une fois, la preuve il y a quelques jours.
Je faisais tranquillement mes courses à “With” un petit supermarché du coin lorsque je croise au rayon boisson un ojiisan . On était tous les deux là pour une chose bien précise. Moi, ma bouteille de coca-cola light. Lui, sa bouteille de sake.
Je me suis rapidement rendu compte que ce ne serait certainement pas sa première de la journée. Il était déjà complètement ivre et tenait à peine debout. Dans sa lutte pour arriver jusqu’aux caisses, une chute à gauche, une chute à droite dans les rayons, et c’est reparti.
Juste un aparté pour expliquer un peu le rôle des agents de sécurité dans les supermarchés au Japon. Rien de comparable à ce qui se fait en France. Ici ce sont généralement de petits vieux qui luttent avec leurs retraites et doivent travailler. Travail qui consiste principalement à accueillir les clients, ranger les paniers de courses et, en de rares occasions, faire en sorte que les ojiisan complètement saoul trouvent rapidement ce qu’ils cherchent pour repartir le plus discrètement possible.
Cette fois-ci, c’est râté. Lorsque le garde libère une caisse pour que ojiisan puisse règler son achat, ce dernier se met à crier quelques mots. Pour la discrétion il faudra repasser. Tant bien que mal, notre ojiisan trouve son porte-monnaie, paie et sort du magasin sous les regards gênés des employés comme des quelques clients.
La tempête passée, les conversations reprennnent et je règle à mon tour mes achats.
Forcement, parmi les 300 vélos qu’il y avait dehors, ojiisan était justement garé à côté du mien et s’était étalé sur mon vélo dans un effort désepéré pour enlever sa chaîne de protection. Les gardes, tout aussi âgés que le héros involontaire de cette petite histoire, regardaient la scène, en accueillant chaleureusement les nouveaux clients, mais sans se soucier du précédent, assis sur le trottoir devant les passants indifférents.
Loin de moi l’envie de faire une analyse sociologique de la société japonaise avec cette histoire, vendre de l’alcool à quelqu’un de déjà ivre, le laisser s’étaler sur le trottoir sans faire grand chose, je pense que la scène aurait pu se passer dans n’importe quelle grande ville du monde. D’ailleurs je ne suis pas sûr que j’aurais remarqué quoique ce soit si il n’avait pas choisi mon vélo pour faire une petite pause.
Grâce à mon japonais digne d’un enfant de 6 ans, je lui demande si tout va bien, si il a besoin d’un coup de main. Il essaie de se reléver, mais non, trop difficile. Je lui explique que je ne suis pas là pour lui casser les pieds mais qu’il est un peu vautré sur mon vélo. Il lève la tête, me regarde, semble perplexe quelques secondes avant de me lancer “I’m so sorry”. Et voilà comment en quelques mots très simples, avec la simplicité et l’honnêteté d’un autre enfant de 6 ans, ojiisan a rendu ma journée meilleure. Vu son état, je passe outre les règles élémentaires de politesse, lui prend ses clés, dévérouille son vélo et l’aide à se remettre sur pied, toujours sous le regard d’un agent de sécurité.
Ojiisan retrouve un peu de courage, et se remet en selle tant bien que mal. Toujours comme deux gamins, moi cherchant du regard quelqu’un qui pourrait l’aider plus que ça, lui essayant de tenir sur son vélo. Et ce n’était pas facile. Avant de traverser il se retourne. “Thank you”.
Je ramasse mes courses, récupère mon vélo et regarde où en ait ojiisan. Au milieu du carrefour avec les feux qui repassent au vert. Les voitures qui accélèrent le réveillent et lui redonnent les quelques secondes de lucidité lui permettant de finir sa longue traversée. Apparement c’était assez d’aventures pour le moment et il décide de poser à nouveau son vélo avant de s’asseoir à même le sol pour récupérer un peu.
Je l’ai abandoné là, sans trop savoir quoi faire. Sûrement rien à faire d’ailleurs. Un peu inquiet tout de même, j’y suis retourné 15 minutes plus tard, une fois mes courses déposées, mais il avait disparu.
Bref, une histoire banale. Mais le fait que, dans une situation pareille, ojiisan me sorte quelques mots en anglais, et bien ca m’a touché. J’ai également été touché par l’indifférence de l’agent de sécurité d’environs 70 ans. Dans une situation également inquiétante, sûrement plus à même de l’aider, mais trop occupé à ranger ses paniers.
